Que faire des annonces de vaccins ?

Cet article est issu de la newsletter IA Comprise et reproduit ici par commodité. Recevez toutes les lettres dans votre boîte mail au fur et à mesure de leur publication en laissant votre adresse dans le cadre à droite !


Chère lectrice, cher lecteur,

Depuis le début du mois, c’est la course à l’échalote dans la course aux vaccins :

  • Le 9 novembre, l’alliance Pfizer/BioNTech [1] ouvre le bal avec l’annonce que leur vaccin est efficace à « plus de 90% » [2]
  • Deux jours plus tard, le 11 novembre, le centre de recherche russe Gamaleya annonce que son vaccin est efficace « à 92% » [3]
  • Le 16 novembre, Moderna annonce que son vaccin est efficace « à 94,5% » [4]
  • Hier, moins de dix jours après sa première annonce, Pfizer/BioNTech renchérit en déclarant que son vaccin est en réalité efficace « à 95% »… [5]

Comment s’y retrouver dans toutes ces annonces qui laissent une impression étrange ? Sont-elles vraiment sérieuses ?

L’efficacité d’un vaccin

D’abord, qu’est-ce que l’efficacité d’un vaccin ?

Elle est définie comme la probabilité qu’une personne vaccinée ne soit pas malade dans une situation où elle l’aurait été sans le vaccin.

Comme il n’est bien entendu pas possible de tester les deux situations sur une même personne, on fait appel à des tests statistiques sur un grand nombre d’individus d’âges, de profils et de localisation aussi différents que possible.

Une moitié de cette population choisie au hasard reçoit le vaccin, l’autre moitié un placebo. Pour limiter au maximum le biais d’information (une personne qui sait qu’elle a reçu un placebo peut adopter, consciemment ou non, un comportement différent), ni le patient, ni le médecin administrant la piqûre ne savent si l’injection est un vaccin ou un placebo : c’est un test dit en double aveugle.

Pour des raisons éthiques, il n’est pas question d’injecter volontairement le COVID-19, potentiellement handicapant voire mortel, à ces personnes – surtout étant donné que la moitié n’ont reçu qu’un placebo.

Alors les tests (du moins la dernière phase, celle précédant l’autorisation de mise sur le marché) s’effectuent sur des dizaines de milliers de volontaires… et on attend que certains attrapent naturellement la maladie.

On suppose ensuite que les « situations de contamination » se répartissent également entre le groupe vacciné et le groupe placebo. L’efficacité du vaccin est donc calculée comme 1 moins le ratio entre le nombre de malades du groupe vacciné et le nombre de malades du groupe placebo (en supposant qu’autant de personnes du groupe vacciné seraient tombées malades sans le vaccin).

Une loi des petits nombres

Regardons maintenant en détail les annonces.

La première annonce de Pfizer/BioNTech évoque 94 malades sur plus de 43’000 participants (dont la moitié vaccinés).

94 malades sur 43’000 participants, cela correspond à un taux de contamination de 0,2%, ce qui peut paraître faible dans l’absolu, mais est cohérent avec la dynamique de l’épidémie : on comptait de l’ordre de 50 nouveaux cas quotidiens par million de personnes au cours des derniers mois, soit 0,005%/jour. On peut donc s’attendre à atteindre 0,2% grosso-modo entre 40 et 80 jours (selon l’efficacité du vaccin).

Cette phase de test ayant commencé début août, en comptant quelques semaines de délai supplémentaire pour diagnostiquer correctement les malades, il est cohérent d’arriver à ce chiffre trois mois plus tard.

Il n’en reste pas moins que 94 malades, cela reste un petit chiffre pour faire des statistiques…

Même si le communiqué original n’indique pas le nombre de malades vaccinés et placebo parmi les 94, on peut essayer de le déduire d’un petit calcul.

Si on appelle X le nombre de malades vaccinés, il y a 94-X malades placebo ; si l’efficacité est de 90%, on a : 1 – X/(94-X) = 0,9, qui donne X = 8,5. Comme X est forcément entier, on peut en déduire que le 90% était arrondi et qu’il y avait probablement 8 ou 9 malades vaccinés dans la cohorte, et 85 ou 86 non vaccinés.

On calcule donc l’efficacité sur la base de moins de 10 malades vaccinés !

Le chiffre de 90% d’efficacité est alors à prendre avec des pincettes : à cette échelle, sur 43’000 personnes suivies, le hasard peut tout à fait être à l’origine d’une différence de contamination de l’ordre d’au moins quelques individus…

S’il paraît statistiquement extrêmement improbable d’atteindre une telle différence (8 contre 86) avec un vaccin inefficace, l’efficacité pourrait tout à fait être de 80%, ou de 95%.

Les incertitudes du vaccin russe

Venons-en au vaccin de Gamaleya.

Cette fois, l’efficacité de 92% se base sur un total de… 20 malades.

Par ailleurs, il n’y a, de façon surprenante, pas le même nombre de vaccinés (16’000) que de placebos (20’000). Cela s’explique par le fait qu’il s’agit d’un vaccin à deux doses, dont 4’000 vaccinés n’ont reçu qu’une dose.

Cette approche paraît peu orthodoxe pour une étude en double aveugle, les placebos étant censés être gérés exactement comme les vaccins ; les 4’000 personnes n’ayant reçu qu’une dose pouvant alors deviner qu’elles ne sont pas dans le groupe placebo. Peut-être qu’il ne s’agit que d’une question de timing à quelques jours près, mais cela renvoie tout de même l’impression d’une annonce improvisée, destinée à donner le change après l’annonce de Pfizer/BioNTech.

D’autant que, contrairement au vaccin de ce dernier et de Moderna, l’efficacité du vaccin de Gamaleya n’est pas évaluée par un comité indépendant.

Enfin, même en tenant compte de cette différence de taille de population entre vacciné et placebo, je n’ai pas réussi à retrouver les 92% d’efficacité : s’il y avait un malade vacciné sur les 20, l’efficacité serait de 93%, s’il y en avait deux, elle serait de 86%… et il n’est pas possible d’être « entre les deux » à moins d’envisager un nombre non entier de malades. Si vous avez une explication, je suis preneur.

Quoi qu’il en soit, entre le très faible nombre de malades pris en compte à ce stade, le timing et les doutes qui peuvent subsister quant à l’indépendance de cette évaluation, je reste très prudent quant à la fiabilité de cette annonce.

Le cas Moderna

Qu’en est-il maintenant de l’annonce de Moderna ?

Elle est arrivée une semaine après celle de Pfizer/BioNTech, mais ce n’était pas vraiment une surprise.

Leur phase de test avait commencé au même moment, elle était soumise à des règles de communication intermédiaire similaires et il était de notoriété publique que ces deux vaccins, basés sur une technologie similaire, étaient au coude-à-coude. Dans les mêmes conditions de propagation de la maladie, il n’est donc pas étonnant que la communication ait lieu approximativement au même moment.

Le nombre de malades était de 151 – un peu plus que Pfizer/BioNTech avec une semaine de suivi de plus alors que l’épidémie a rapidement accéléré depuis un mois aux États-Unis (où se trouvent la plupart des volontaires).

Avec l’efficacité annoncée de 94,5%, le calcul du nombre de malades sur ces 151 donne 7,9 malades, arrondi à 8. Et cette fois, on peut vérifier qu’en prenant les chiffres entiers (8 malades vaccinés, 143 malades placebo), on retrouve bien l’efficacité indiquée avec 3 chiffres significatifs [6].

Si l’on peut lever un sourcil sur la précision excessive du chiffre annoncé (comme dans les autres cas, une différence d’un malade, vacciné ou placebo, qui pourrait très bien être dû au hasard, changerait ce chiffre), il n’y a a priori rien de suspicieux avec cette annonce… surtout en comparaison de celle de Gamaleya.

Le retour de Pfizer

Comment expliquer la surenchère de Pfizer/BioNTech à peine une semaine après leur annonce précédente et qui semble uniquement destinée à repasser devant Moderna ?

Tout d’abord, aussi surprenant que soit le timing, il n’est pas la conséquence de l’annonce de Moderna.

Cette annonce correspond à la fin de la phase 3, définie dès le mois d’août comme devant se poursuivre jusqu’à atteindre 164 malades : c’est ce seuil qui a été atteint (et même légèrement dépassé) et qui a déclenché la seconde annonce.

Comment est-il possible qu’il ait fallu 3 mois pour atteindre 94 malades et seulement une semaine supplémentaire pour atteindre 170 ? Plusieurs facteurs très plausibles peuvent l’expliquer :

  • La très forte accélération de l’épidémie au cours du mois d’octobre
  • Le délai de la vaccination initiale : les 43’000 personnes n’ont pas toutes été vaccinées en même temps en août, le processus a dû s’étaler sur plusieurs mois
  • L’enjeu beaucoup plus grand de la deuxième annonce (qui clôt la phase 3 et permet de lancer la demande de mise sur le marché, donc où chaque jour compte) par rapport à la première (qui n’avait pour but que de donner une visibilité intermédiaire)

Quant à l’efficacité annoncée (95%), elle correspond à 8 malades vaccinés et 162 malades placebo ; c’est la seule annonce sur les quatre qui précise explicitement ces chiffres.

Il semblerait donc qu’il y ait eu très peu de nouveaux malades vaccinés entre la première et la deuxième annonce, ce qui est… statistiquement possible, quoiqu’improbable.

Plus vraisemblablement, je penche plutôt en faveur de l’hypothèse que dans leur première annonce, Pfizer/BioNTech avait observé une efficacité de bien plus de 90% (soit moins de 7 malades vaccinés), mais a choisi de garder le chiffre conservateur et déjà très élevé de 90% pour ne pas « décevoir » lors de l’annonce finale.

Bref, si à première vue cette annonce peut paraître suspicieuse après celle de Moderna, il y a suffisamment d’éléments qui la rendent tout à fait plausible.

Et il faut s’attendre à voir Moderna annoncer très bientôt à son tour ses résultats de fin de phase 3 !

Ce que ces annonces disent et ce qu’elles ne disent pas

Aussi fondées que soient ces annonces (peut-être à l’exception de celle de Gamaleya…), elles restent des exercices de communication. Certains éléments cruciaux ne sont pas ou peu évoqués, à commencer par l’efficacité du vaccin en fonction de la sévérité de la maladie.

Après tout, être malade du COVID, cela peut vouloir dire passer deux semaines au lit, être handicapé après une réanimation, ou décéder. On préfèrerait que le vaccin soit surtout efficace dans les deux derniers cas…

Moderna a pris la peine d’indiquer qu’aucune forme grave de COVID n’avait été décelée dans son groupe de vaccinés, contre 11 dans le groupe placebo, ce qui soutient l’idée que son efficacité ne se limite pas qu’aux malades légers. Mais le nombre de malades est trop faible pour en déduire beaucoup plus. Quant à Pfizer/BioNTech, ils n’en font pas mention, même dans leur second communiqué, ce qui laisse penser qu’il y a eu au moins un cas grave parmi les personnes malades.

L’efficacité du vaccin ne dit rien non plus sur la contagiosité des personnes. Il est possible qu’une personne vaccinée reste plus ou moins contagieuse, même si elle ne présente pas de symptômes.

La durée de l’immunité devra également être évaluée : l’efficacité annoncée étant mesurée dans un court délai après la vaccination, quand l’immunité est vraisemblablement la plus forte.

Enfin, même une fois le ou les vaccins approuvés, le chemin reste encore long pour le fabriquer et le distribuer, particulièrement dans le cas du vaccin Pfizer/BioNTech qui nécessite un stockage à -70°C.

Malgré toutes ces précautions, les nouvelles sont résolument bonnes.

Même si l’efficacité réelle des vaccins s’avérait plus faible que 90%, il est indéniable que leur efficacité est élevée ; c’est d’autant plus important que la technologie utilisée par Pfizer/BioNTech et Moderna est nouvelle.

Par ailleurs, aucun effet secondaire grave n’a été constaté, tandis que même les effets secondaires légers (fatigue, maux de tête…) restent marginaux. Et ces effets ont, eux, bien été évalués sur des dizaines de milliers de personnes vaccinées. Si on ne peut évidemment pas exclure à ce stade le cas extrêmement improbable d’effets secondaires graves qui surgiraient inopinément après des années, la balance risque-bénéfice reste immensément favorable à ces vaccins, même au niveau individuel.

Après cette année 2020 qui nous aura fait beaucoup douter, ne boudons pas la bonne nouvelle d’apercevoir enfin une lumière, même floue, au bout du tunnel !

Erwan


Inscrivez-vous gratuitement pour ne rater aucune lettre !


[1] Souvent abusivement raccourci en « vaccin de Pfizer », mais le travail de développement pharmaceutique (et le brevet associé) provient bien de la startup BioNTech, Pfizer apportant son expertise sur les aspects réglementaires et opérationnels.
[2] https://investors.pfizer.com/investor-news/press-release-details/2020/Pfizer-and-BioNTech-Announce-Vaccine-Candidate-Against-COVID-19-Achieved-Success-in-First-Interim-Analysis-from-Phase-3-Study/default.aspx
[3] https://sputnikvaccine.com/newsroom/pressreleases/the-first-interim-data-analysis-of-the-sputnik-v-vaccine-against-covid-19-phase-iii-clinical-trials-/
[4] https://investors.modernatx.com/news-releases/news-release-details/modernas-covid-19-vaccine-candidate-meets-its-primary-efficacy/
[5] https://www.pfizer.com/news/press-release/press-release-detail/pfizer-and-biontech-conclude-phase-3-study-covid-19-vaccine
[6] On trouve en réalité 94,4% au lieu de 94,5% – un arrondi au demi-pourcent…

Laisser un commentaire

Abonnez-moi à la newsletter