Ce que les petites annonces érotiques nous apprennent sur le confinement

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Chère lectrice, cher lecteur,

Le 13 mars dernier, mon téléphone n’arrêtait pas de bipper. Les rumeurs affolées s’enchaînaient sur WhatsApp : un « témoignage » audio anonyme relate que l’hôpital de Lausanne serait débordé, quelqu’un tient de source sûre que la Suisse serait sur le point d’interdire aux gens de sortir de chez eux, une autre alarme sur les supermarchés en train d’être dévalisés et avertit qu’il faut vite faire des stocks de nourriture (et de papier toilette)…

Rien de tout cela n’était vrai, bien entendu. Mais alors que la Suisse était le troisième pays le plus touché par en Europe (rapporté à sa population), la tension était palpable. Finalement, ce même jour, le Conseil Fédéral annonce effectivement un renforcement somme toute modéré des mesures de confinement, avec « uniquement » une interdiction des rassemblements de plus de 100 personnes et une fermeture des écoles (qui sera étendue trois jours plus tard à tous les commerces non essentiels).

Néanmoins la politique de confinement suisse diffère sensiblement dans son approche de celle de la France notamment, qui va jusqu’à interdire purement et simplement aux gens de sortir de chez eux sous peine d’amende (hors besoin vital qui doit être justifié par une attestation signée). Culturellement et politiquement, la Suisse a toujours davantage misé sur la responsabilisation individuelle et la bonne foi plutôt que sur la loi – ici, le message était donc « nous ne prenons pas les mesures les plus extrêmes, mais nous comptons sur votre responsabilité pour rester chez vous et éviter les contacts même si la loi ne vous y oblige pas formellement ».

Je me suis demandé dans quelle mesure les gens avaient effectivement diminué leurs contacts. Une étude sérieuse se baserait sur des sondages, des mesures de trafic ou des captures de caméras de vidéosurveillance. Des données difficiles d’accès et à exploiter. Alors je me suis intéressé à une autre source de données un peu moins conventionnelle : les petites annonces érotiques de Suisse romande.

Voyez-vous, les petites annonces érotiques ont ceci de particulier que leur but est dans l’immense majorité des cas de susciter une rencontre physique – et par « physique » on entend généralement un peu plus qu’une poignée de mains savonnées et désinfectées. Et croyez-le ou non, c’est la catégorie de petites annonces la plus populaire, loin devant les offres d’emploi, de biens immobiliers ou de livres, avec 60 000 annonces postées par mois juste en Suisse romande (2 millions d’habitants) [1].

Vous faites quoi, vous, pendant le confinement ?
Moi, je parcours les petites annonces érotiques. Journalisme total.

Alors, bien sûr, cette analyse présente elle-même de nombreux biais [2]. Mais pour se faire une idée de l’effet du confinement sur les intentions de contacts avec des inconnus d’une partie finalement pas si négligeable de la population sur un mois [3], c’est finalement plutôt intéressant. Et, avouons-le, original.

Sans plus attendre, les chiffres !

Le nombre d’annonces a-t-il baissé ?

C’est évidemment la première question que l’on se pose !

La réponse est assez claire : non. Au moment des premières mesures, le nombre d’annonces a même augmenté… Et après une période de stabilité depuis le 13 mars, il semblerait que la tendance reparte à la hausse depuis quelques jours.

Mais, allez-vous me dire, c’est probablement parce que les gens s’ennuient en étant confinés, peut-être qu’ils postent des annonces pour s’envoyer des petites culottes, pas pour se rencontrer ?

Heureusement, on peut en avoir le cœur net en regardant l’évolution par catégorie d’annonce, avec la tendance moyenne (simple régression linéaire) :

La catégorie « Rencontres », en plus d’être la plus importante en volume (environ ¾ de toutes les annonces érotiques sont dans cette catégorie), a effectivement augmenté d’un quart sur tout le mois !

La croissance des autres catégories est à l’avenant (y compris les « soirées »…), avec deux exceptions. Les « salons » (quelle est la différence avec les « soirées », aucune idée), qui sont stables, mais sur un volume bien trop faible pour être significatif (moins de 10 par jour). Et les « accessoires », qui doublent en tendance. Ah, voilà les petites culottes !

En réalité, l’évolution affichée sur les accessoires est quelque peu trompeuse, d’une part en raison du faible volume d’annonces de ce type (une vingtaine par jour), mais surtout parce que la « tendance » est fortement influencée par un unique point surprenant : le 16 mars. Plus de 50 annonces postées ce jour-là. Le même jour que les annonces de confinement et de fermeture des commerces non essentiel… Coïncidence ?…

Les rencontres, mais quelles rencontres ?

Revenons plus spécifiquement sur les annonces de rencontres, celles qui comptent vraiment finalement.

La bonne nouvelle, c’est qu’après plusieurs semaines de croissance, elles se sont stabilisées voire ont légèrement diminué à partir du 11 mars, à peu près lorsque les premières mesures sérieuses de confinement ont été annoncées. La mauvaise nouvelle, c’est que depuis le 21 mars, soit au lendemain des mesures les plus contraignantes (fermeture des commerces non essentiels), elles repartent à la hausse en flèche.

Perte de patience après une dizaine de jours de confinement, ou va-tout en se disant qu’il faut encore profiter avant que des mesures de confinement total ne soient prises ?…

Pour aller plus loin, la catégorie « Rencontres » est répartie en une série de sous-catégories (SM, Femme cherche Homme…). Il y en a essentiellement deux qui concentrent les ¾ de l’activité : Homme cherche Femme (35%) et Homme cherche Homme (40%).

Si la sous-catégorie « Homme cherche Femme » a légèrement cru, c’est la sous-catégorie « Homme cherche Homme » qui tire l’ensemble ; la croissance de cette sous-catégorie représente à elle seule plus de la moitié de la croissance de l’ensemble des annonces de rencontre.

Plus intéressant encore, comment se comportent les générations ?

Pour simplifier, j’ai regardé l’évolution du nombre d’annonces publiées dans les 15 jours allant jusqu’au 10 mars (qui se trouve être à la fois le début du confinement et à mi-chemin des 30 derniers jours), puis les 15 jours suivants, par tranche d’âge de l’annonceur (18-24, 25-34, 35-44, 45-54, 55-64, 65+)

Les « vieux » ne sont pas sages ! Si les moins de 45 ans (et particulièrement les moins de 25 ans) sont un peu plus raisonnables, ce sont les 45-54 ans et surtout les 55-64 ans qui postent de plus en plus d’annonces ! Et en regardant les sous-catégories, le phénomène est encore plus marqué chez les hommes cherchant une femme : jusqu’à la quarantaine, il n’y a aucune croissance, mais dans la tranche des hommes de 55 à 64 ans cherchant une femme, le bond est de 66% !

Je ne sais pas si cela est spécifique aux questions sexuelles, mais étrangement, ce sont les personnes âgées qui semblent avoir le plus de mal à vouloir éviter les rencontres. Et cela alors qu’elles sont a priori parmi les plus à risque !

Bonus : Comment évoluent les tarifs ?…

En Suisse, les « prestations tarifées » sont légales. Et les petites annonces indiquent souvent un prix, du moins dans les catégories hors « Rencontre ».

Alors, certes, le prix dépend énormément de ce qui est proposé (ou demandé), mais en supposant que le mix de prestations est à peu près similaire au cours du temps, comment évolue le tarif moyen, en sachant que l’offre (comme l’ensemble des annonces) a eu tendance à augmenter dans les dernières semaines ?

Eh bien… Business as usual, on dirait. D’ailleurs si vous vous posiez la question, une « prestation tarifée » coûte apparemment en moyenne 200 CHF en Suisse romande…


En conclusion, ce que nous apprennent les petites annonces érotiques, c’est que le confinement n’est pas vraiment une réalité en matière d’envie de rencontres… au contraire même, particulièrement (et paradoxalement) chez les hommes âgés ! Si cela est représentatif du comportement de la plupart des gens (je ne sais pas, je passe mes journées chez moi !), quelque chose me dit qu’on n’est pas près d’arriver au bout de ce confinement…

Pour autant j’espère que vous n’aurez pas pris cette analyse trop au pied de la lettre… Disons, autrement que comme une illustration originale de ce que l’on peut découvrir en fouillant l’immense variété des données disponibles autour de nous !

Erwan

P.S. : L’avez-vous remarqué ? Épuisé de lire absolument partout le nom d’un certain virus, j’ai décidé d’éviter de le mentionner ne serait-ce qu’une fois dans tout cet article !


[1] Une personne peut théoriquement poster plusieurs annonces, mais le site interdit a priori de publier plusieurs annonces similaires ou de republier fréquemment une annonce (et je suppose qu’il a implémenté des méthodes techniques pour empêcher cela).
[2] Les individus postant des petites annonces érotiques ne sont pas forcément représentatifs de l’ensemble de la population. Il y a bien des annonces dont le but n’est pas une rencontre. Les annonces postées ne disent rien sur le taux de rencontres effectives ensuite. Des facteurs extérieurs tels que la période de l’année ou le beau temps peuvent aussi influencer l’évolution du nombre d’annonces. Certains annonceurs peuvent retirer leurs annonces au bout d’un moment (peu se donnent cette peine). Etc.
[3] Je soupçonne tout de même que quelqu’un affichant ne serait-ce que l’intention d’échanger des fluides corporels avec un(e) inconnu(e), ne sera pas par ailleurs la personne la plus vigilante sur les recommandations officielles de prévention de l’épidémie…


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Cet article a 2 commentaires

  1. Nicolas

    Être TDS en ce moment doit être particulièrement dangereux pour plein de raisons…

    Mais est-ce qu’une annonce postée traduit forcément une prestation réalisée sur une durée courte ? Est-ce qu’il ne pourrait pas y avoir plein de gens qui planifient l’après-confinement ?

    1. Erwan

      Non, une annonce ne signifie sûrement pas que quelque chose se soit passé, je soupçonne d’ailleurs que ce n’est pas le cas de l’immense majorité (au moins pour les annonces de rencontres Homme cherche Femme).

      Cela étant dit, comme je disais dans l’article, je soupçonne tout de même que quelqu’un affichant ne serait-ce que l’intention d’échanger des fluides corporels avec un(e) inconnu(e), ne sera pas par ailleurs la personne la plus vigilante sur les recommandations officielles de prévention de l’épidémie…

      Et à vue de nez, les propositions n’ont pas l’air de concerner un après-confinement dont l’échéance n’est pas connue. Celles qui mentionnent une date parlent plutôt de genre « aujourd’hui 17:30 » ou « la semaine prochaine à Yverdon »…

      Ah, quelque chose que je n’ai pas mentionné dans l’article : toutes les données viennent d’annonces gratuites (c’était un peu pénible de récupérer les annonces payantes, très minoritaires de toutes façons ; payer permet simplement d’afficher l’annonce en tête de liste).

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